Comme un blanc



Il y a des moments comme ça dans la vie où tu as tout simplement l’impression que le temps se fige quelques secondes.

Je te mets en situation, tu vas comprendre : nous sommes une journée de semaine normale, tu es sur ton lieu de travail (ou à la maison), tu bosses (ou tu glandes sur Facebook), tu es détendu, concentré sur ton boulot (ou pas), bref, un moment comme un autre dans une journée qui l'est tout autant.

Et là, ton portable sonne… Tu regardes l’écran, un peu inquiet de savoir qui peut te déranger alors que tout le monde dans ton entourage sait que tu es au taf et là, tu vois inscrit « école ». Parce que, en mère stressée, tu as bien sûr enregistré le numéro de l’établissement dans tes favoris... tout en haut de la liste, même.


Un lent frisson glacé te parcourt l’échine et pourtant tu n’es pas en train de lire un bouquin Harlequin. Un instant d’angoisse te saisit, qui fige littéralement les secondes et te laisse sur l’oignon, à regarder bêtement ton écran de portable.

Déjà paniquée, tu crains le moment où tu vas décrocher et entendre la voix à l'autre bout. Au même moment, dans ta tête, tu as plein d’images qui se bousculent : tu imagines ton fils transporté d’urgence à l’hôpital, dans le camion des pompiers, en train d'hurler de douleur. Ou bien encore ta fille, malade comme une bête, couchée quasi inconsciente avec 45°C de fièvre à l’infirmerie. Parce que tu perds un peu le sens des réalités dans ces moments-là, sachant qu’il y a un point commun à toutes ces images : tes enfants gémissent et réclament ta présence.

Et toi, tu es au bureau, l’esprit occupé mais détendu, à rigoler avec les collègues le cas échéant, ne te doutant pas qu’un drame est en train de se jouer et que la chair de ta chair est en difficulté ou souffre le martyr. Tu es en mode « mère indigne » car il est évident que ton sixième sens de mère aurait dû allumer l’ampoule dans ta tête pour te prévenir que ton enfant ne va pas bien. C’est l’évidence même voyons.

Alors ton plan d’action s’échafaude au fil des quarts de secondes qui passent : une fois raccroché, tu vas attraper ton sac à main et ton manteau rangés dans le vestiaire, te ruer chez la collègue pour lui dire qu’il faut que tu partes d’urgence à l’école, démarrer au quart de tour et foncer à la vitesse de Sébastien Loeb jusqu’à l’école, te garant au passage comme tu peux, car il s’agit là d’une question de survie que tout le monde, même la contractuelle, comprendra. Prévenir Papa est occupé ? Allons d'abord récupérer le mourant, parons au plus pressé, après on verra. Ou alors lui téléphoner en conduisant, au risque de se faire retirer le permis ? De toute façon, tu n’en auras plus besoin puisque tu t’apprêtes à veiller ton enfant mourant pendant les 25 prochaines années, cloîtrée chez toi, le voile sur la tête.

Tu as donc mille images dans la tête, mille pensées, parfois débiles il faut le bien dire, qui se bousculent, ton instinct est complétement en éveil et tu t’attends à tout entendre… Car il est grand temps de décrocher avant que l’appel ne bascule sur la messagerie.

Tu prononces un timide et inquiet « Allô ? » mais tu ne penses pas du tout à Nabilla.

« Bonjour, c’est …, la maitresse de … ».

La maîtresse de la Princesse est au bout du fil : le visage d’ange de la Princesse s’incruste devant mes yeux, j’ai les jambes en coton et je suis sur la ligne de départ, prête à renverser dans mon élan le collègue inconscient qui aurait eu l’idée de traverser le couloir pour aller faire une photocopie, juste à ce moment-là. 

« Je voulais juste vous rappeler le rendez-vous de cet après-midi avec l’infirmière de la PMI et vous demander si vous auriez éventuellement la possibilité d’arriver à 15h45 plutôt qu'à 16h ? ».

Le soulagement ressenti n’est pas humain. Le temps reprend sa course, la vie revient autour de toi, tu entends de nouveau les bruits familiers du bureau, surtout ton bourrin de collègue dans le bureau d’a côté qui passe ses journées à glousser de rire au téléphone.

Tu te prends alors à hurler au téléphone, même si tu sais que ce sera difficile pour toi de quitter plus tôt : « Mais ooooooouuuuuuuiiiiiiii sans problème ! » auquel tu ajoutes un « Et c’est tout ? » angoissé. « Oui, c’est tout, à tout à l’heure donc et merci ! ». Tu arrives à mangonner un "au revoir" à peu près audible et tu raccroches.

Tu t’effondres alors au fond de ton siège pour te poser quelques minutes et te remettre de tes émotions. Il faut te rassembler un peu.

Purée, tu avais complètement zappé le rendez-vous avec l’infirmière. Tes neurones foutent le camp décidément. Et après un pareil instant d'angoisse, quelques autres ont dû aussi se faire la malle. Décidément, je suis trop vieille pour ces conneries…



Commentaires

  1. Pas encore vécu, mais j'imagine très bien! Surtout le soulagement, après coup ... :)

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  2. Tu sais que tu pourrais écrire des romans policiers !!! Tu m'as tenue en haleine !!! Limite si je ne transpirais pas pour toi !!! J'ai éprouvé de l'empathie...car quand la nounou m'appelle pour me demander si je peux les retrouver au parc, tout me traverse l'esprit dans la seconde que je mets à décrocher... Au moins tu seras au rdv !! ;)

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    1. Ce que l'on peut se faire comme film dans ces cas-là, c'est incroyable !

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  3. Juste parfaitement décrit... On le rdoute ce coup de fil (qui marche avec nounou, crèche...)

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    1. Oui, ça marche avec tout et je me demande si on arrête de le redouter un jour d'ailleurs...

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  4. Je m'inquiète aussi, mais en te lisant, je me dis que je ne stresse pas tant que ça finalement ;-)

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  5. Ton article m'a fait sourire parce que en fait c'est tout à fait!
    J'avais hâte de connaitre la fin de l'article !!! J'en souris encore parce que finalement je suis pareille! On se met à imagine pleins de trucs pour finalement rien ! On souffre du syndrome de"maman" et ça ne passe pas même quand ils sont un peu plus grand c'est encore pire!!!

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    1. Je n'ai pas hâte qu'ils grandissent : je suis déjà suffisamment stressée comme ça !

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  6. flute "c'est tout à fait ça" manque un petit mot ;)

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